Ecrits

Extraits de la thèse de doctorat en arts plastiques de Marie-Pierre Garnier :

 D'un lieu à l'autre, le transfert comme opération créatrice

 

"C'est à partir d'un lieu particulier de l'enfance, maison abandonnée, peuplée uniquement de fantômes et de traces de vie disparue, que mon travail a débuté.

Cela fait maintenant plusieurs années que cette maison n'existe plus, entraînée dans les profondeurs du passé. Quelques personnages ont pu être sauvés grâce à de vieilles photographies, des textes, nous livrant ainsi les souvenirs de cette vie peut-être également conservés au fond des mémoires des quelconques anciens habitants encore vivants."

 

"C'est par une sorte de hasard que je me suis lancée  dans une recherche concernant cette maison. Celle-ci proche des lieux de l'enfance, a toujours fait partie d'un paysage familier. Mais si elle appartenait à mon univers, c'est seulement par extérieur. L'intérieur est resté très longtemps un mystère. Aussi poussée par la curiosité j'ai décidé un jour de franchir l'enclos de ce domaine, de pénétrer à l'intérieur de la maison. J'ai bravé l'interdit d'entrer dans une propriété privée, et c'est par effraction que j'ai mis les pieds dans ce lieu.

Le mot effraction provient du latin effractus, "brisé". Il a donc fallu briser quelque chose, créer une coupure, une déchirure pour y entrer."

 

"Intervalles

Intervalle entre M. Chapuis et M. Chapuis, intervalle entre les divers lieux nommés dans le cadre de ce travail, intervalle entre signifiant et signifié. Plusieurs transferts pourraient déjà s'établir à partir du langage, à plusieurs niveaux. Mais le mot, même s'il est un code arbitraire pour représenter le monde, ne colle pas complètement à la  représentation. C'est-à-dire qu'un signifiant peut avoir plusieurs signifiés. Si nous prononçons le mot jardin, cela évoquera tel jardin connu pour l'un, mais inconnu de l'autre, qui lui pensera à un jardin particulier, celui de son enfance par exemple. Ainsi le mot jardin représente une multitude de jardins, tous différents les uns des autres. Entre le signifiant et ses multiples signifiés, se déploie tout l'espace du rêve et de l'imaginaire, intervalles multiples entre tous ces éléments.

Deleuze compare les noms de lieux ou de personnes, chez Proust, à des boîtes renfermant tout un contenu, formé de multiples fragments : "Les noms propres sont des boîtes entrouvertes qui projettent leurs qualités sur l'être qu'ils désignent." (G. Deleuze, Proust et les signes, (1964), Paris, P.U.F., coll. "Quadrige", 1998, p.141.) Et citant Proust : "Le nom de Guermantes d'alors est aussi comme un de ces petits ballons dans lesquels on a enfermé de l'oxygène ou un autre gaz." (G. Deleuze, Proust et les signes, (1964), Paris, P.U.F., coll. "Quadrige", 1998, p.141). Chaque nom propre constitué comme boîte, contiendrait selon l'imaginaire du rêveur, de multiples contenus."

 

"Nommer à partir de fragments

Chaque nom renfermerait donc en lui de multiples fragments. Nous avons vu aussi dans une première partie comment nous avions prélevé dans cette maison, divers fragments. Ceux-ci étant des éléments coupés, nous avons vu qu'étymologiquement ils pouvaient être rapprochés du symbole, étant lui aussi un objet coupé en deux. Maintenant, à partir de ces fragments, nous allons créer un nouveau langage. Et celui-ci ne permettra pas de représenter le monde comme précédemment avec des mots, mais nous allons voir qu'il se crée à partir du monde lui-même, de ses fragments, et qu'il fonctionne selon un système de ressemblance comme nous le montre Foucault pour la période de la Renaissance. Dans son livre Les mots et les choses, il explique que le langage au XVIème siècle était : "plutôt chose opaque, mystérieuse, refermée sur elle-même, masse fragmentée et de point en point énigmatique, qui se mêle ici ou là aux figures du monde, et s'enchevêtre à elles : tant et si bien que, toutes ensembles, elles forment un réseau de marques où chacune peut jouer, et joue en effet, par rapport à toutes les autres, le rôle de contenu ou de signe, de secret ou d'indication." (M. Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, coll "Tel", 1966, p. 49.) Le monde serait un ensemble de fragments, se répondant les uns les autres, certains se ressemblant, d'autres pas, certains provenant du même ensemble, et d'autres provenant de réalités différentes. En nous appuyant sur ce principe, nous allons créer un langage dans lequel la signification des mots a disparu, mais ce langage s'adresserait plutôt à nos sens, mettant en évidence un rapport magique avec le monde."

 

"L'artiste Karen Kilimnik a réalisé plusieurs installations à partir de peintures et d'objets divers. L'une d'elle présentée au Centre d'Art Contemporain de Dijon, nous donne à voir une scène, qui comme un décor de théâtre, représente un fond sous-marin. Celui-ci est constitué de grands panneaux peints, semblant représenter le fond de la mer : rochers, algues, bleu et vert de l'eau. Ceux-ci sont présentés côte à côte, verticalement, dans ce qui pourrait être le fond de la scène. Sur chaque côté les mêmes panneaux, mais de couleur noire sont posés aussi verticalement, en quinconce, comme s'ils formaient le rideau d'un théâtre présent de chaque côté de la scène. Et au milieu de ces panneaux, se trouve une sorte d'animal marin fantastique, peut-être un ancien cheval à bascule pour enfants, qui aurait été cassé. Un cadre de forme ronde est posé devant un panneau noir, comme s'il était un reste d'épave de navire, ou un gigantesque anneau magique. Un autre cadre de forme rectangulaire, cette fois est posé devant un panneau coloré. Sur le sol une sorte de matière blanche nous rappelle l'écume de la mer, et semble prolonger la couleur blanche peinte sur le bas des panneaux.

A travers cette installation, l'artiste a semblé vouloir recréer un monde, un univers, à partir d'éléments hétéroclites, de provenance diverse, mais dans le but de réaliser une unité entre ces éléments. Et effectivement, lorsque nous regardons cette oeuvre, nous pouvons avoir réellement l'impression de plonger dans un fond sous-marin. Mais comme nous l'avons vu un peu plus haut, contrairement à un paysage réel, celui-ci est bien composé de fragments agencés les uns avec les autres. Et entre ces fragments, même si elles ne sont pas perceptibles au premier abord, subsistent tout de même des coupures. Entre les panneaux peints du fond, apparaissant comme des images de la mer, un intervalle existe, ils ne sont pas collés les uns aux autres. Et même si l'image peut sembler se continuer d'un panneau à l'autre, il existe bien une coupure entre. Aussi entre ces panneaux peints colorés, et les panneaux de même format, noirs, un contraste apparaît, entre le noir et la couleur, le fond uni et l'image, et cela peut provoquer une autre rupture. De même entre l'image de la mer représentée en peinture, et les objets posés au sol, qui seraient là pour nous évoquer cet univers marin, un intervalle se crée encore, puisque nous passons, d'un monde bidimensionnel à un monde tridimensionnel, du monde des images au monde de la réalité des objets, objets concrets que nous pouvons toucher. Et toutes ces ruptures, ces coupures, seraient là pour nous rappeler que nous sommes en présence d'une oeuvre d'art, et non dans la réalité elle-même, même si cette oeuvre tend à vouloir simuler cette réalité. Et c'est grâce à ces coupures entraînant la création d'intervalles, que nous allons pouvoir effectuer le transfert. Et nous allons donc voir dans cette deuxième partie, comment traverser cet abîme, espace menaçant, puisque sans fond, et puisque comme nous venons de le voir le sacré y serait logé."     

 

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